Au fil des pratiques que je rencontre à la Drawing Factory II, un déplacement s’opère. Les œuvres ne se donnent pas d’emblée dans un rapport frontal au monde, à ses conflits, à ses urgences. Elles semblent se tenir à distance des bruits du monde – non pas dans une forme d’indifférence, mais depuis un autre régime d’attention. Ce qui apparaît, ce sont des recherches formelles, des économies de moyens, des gestes parfois discrets, d’autres plus agités, où le recours à un discours explicite ne s’impose pas. Ce calme, loin d’être une absence, devient une position, peut-être même une condition.
Chez nombre d’artistes, un refus du spectaculaire ou de l’immédiateté se dessine. À la place, des formes qui n’attaquent pas, mais qui tiennent, qui ouvrent des zones d’échange à plus ou moins basse fréquence. Certaines pratiques, plus directement engagées, ne contredisent pas cet état – elles le traversent autrement, parfois avec humour. Elles rappellent que se tenir à distance des bruits du monde ne signifie pas s’en extraire, mais inventer d’autres manières d’y prendre part, sans reconduire ses régimes de violence ou d’épuisement.
Ici, le dessin est envisagé dans son sens élargi — non comme une catégorie à définir ou à discuter, mais comme une donnée, une ligne de départ, une coordonnée commune. Qu’il soit central ou non dans les pratiques, qu’il prenne la forme d’un trait, d’un film, d’un espace ou d’un geste, il informe les œuvres de manière directe ou indirecte, dans une acception élargie que l’on pourrait rapprocher de celle formulée par Rosalind Krauss à propos de la sculpture[1].
Ce déplacement fait écho au contexte même de la résidence. Pendant six mois, à quelques pas d’ici, dans le cadre de leur résidence à la Drawing Factory, les artistes ont partagé un immeuble au 61 rue de Richelieu. Ils y ont travaillé, mais aussi cohabité, traversé des espaces communs, occupé des temporalités multiples. Résider ne désigne pas seulement une condition de production, mais une manière d’être là, ensemble. Les expériences ont été diverses – parfois solitaires, parfois poreuses –, mais persistait la conscience de l’autre, de l’autre côté du mur.
L’exposition prolonge cette expérience par un déménagement partiel. Les œuvres habitent désormais le Drawing Hotel pour une durée de trois mois, en y choisissant leur place du lobby au rooftop, de la librairie aux circulations. Le sous-sol retrouve son statut en accueillant, lors de la Nuit Blanche, une salle de fermentation. Certaines s’y glissent, d’autres s’y installent au plus près des usages. Au café, une artiste partage à la TV son humeur du jour, comme une météo ; un pain géologique apparaît de manière aléatoire dans les assiettes, la chambre 13 sera habitée le temps d’une nuit, et dans la bibliothèque, des fourmis défilent sur une étagère. Autant de formes qui déplacent les usages et troublent les seuils entre espaces publics et intimes.
Ce déménagement ne produit pas un refuge. Il permet d’ouvrir des conditions respirables.
[1] Rosalind Krauss, “Sculpture in the Expanded Field”, October, n°8, 1979, pp.30-44.
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