Critique : Premier long métrage de la réalisatrice slovène Urška Djukić, Little Trouble Girls propose une forme sensorielle et spirituelle du coming of age. À travers le regard de Lucia, on suit ses réflexions sur le religieux, ses explorations vocales, charnelles et corporelles. C’est ainsi que le film construit un dispositif esthétique où chant, respiration et silence deviennent les vecteurs d’une transformation intime.
Le récit se déploie autour d’un groupe d’adolescentes réunies dans une chorale catholique lors d’un séjour religieux. Cet espace collectif devient le laboratoire d’une mutation intérieure. Cette chorale constitue à la fois un dispositif social (structure disciplinée, ritualisée) et un espace organique où les corps respirent ensemble, à l’exception de Lucia qui étouffe de plus en plus. Cette voix qui, tantôt aiguë, tantôt grave et même parfois tremblotante, métaphorise l’éveil du corps. L’adolescence est une période où tout, notamment les sens, semble désaccordé. Lucia est plein dilemme interne entre ses contraintes morales (raisin vert) et l’irruption du désir (raisin mûr).

- © 2026 ASC Distribution. Tous droits réservés.
L’une des forces du film est sa façon d’esquiver le puritanisme ainsi que le voyeurisme. Plutôt que d’opposer frontalement spiritualité et sexualité, Djukić en explore la proximité sensible. Le chant liturgique, les gestes rituels et l’architecture sacrée participent à l’esthétique d’élévation qui n’est pas sans ambiguïté. Dans l’espace de l’église ou du camp religieux, la discipline des corps vise la pureté, mais cette même intensité spirituelle produit une tension érotique latente. Et si finalement le désir et le sacré étaient structurellement similaires ? Les deux s’approchent de l’extase. Ce parallèle est fait grâce au travail sonore précis — respirations amplifiées, voix qui tremblent, harmonies qui se construisent puis se fissurent.
L’esthétique du long métrage repose également sur un équilibre fragile entre innocence et transgression. Les adolescentes sont filmées avec une grande attention à la fragilité de leurs gestes et l’ambiguïté de leurs interactions. Aucune objectification des corps mais plutôt un focus sur les moments d’incertitude, de gêne ou de curiosité qui marquent l’apprentissage du désir. Lucia nous touche le plus dans ces moments où son regard s’arrête sur un olivier ou un nombril. Elle contemple crescendo et le monde environnant stagne (c’est là que le travail sonore est efficace). Sa fixation est magnétique pour le spectateur qui se retrouve tout aussi hypnotisé que la protagoniste.

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Little Trouble Girls peut être lu comme une réflexion sur la formation du sujet. L’adolescence y apparaît comme une période de désorganisation sensorielle et symbolique. Les normes sociales — religieuses, familiales ou collectives — cherchent à stabiliser l’identité, mais le corps introduit une dimension incontrôlable. La voix devient alors le lieu d’un conflit : instrument discipliné dans la chorale, elle est aussi l’expression d’une singularité qui cherche à émerger. Chanter ensemble exige l’harmonie ; grandir exige la dissonance et Lucia semble être une grande taiseuse. D’un côté, la chorale représente l’idéal d’un collectif ordonné où chaque voix doit s’intégrer à l’ensemble. De l’autre, les expériences intimes des adolescentes révèlent la nécessité d’une individuation. L’éveil du désir apparaît ainsi comme une rupture avec l’unisson imposé par le groupe. Lucia est confrontée à une grande question existentielle : comment devenir soi sans rompre totalement avec les structures qui nous ont formés ?
Dans cette perspective, le film se distingue de nombreux récits d’apprentissage contemporains par son refus de la résolution narrative. L’éveil de la conscience ne débouche pas sur une identité stable. Au contraire, Djukić privilégie l’ambiguïté et l’ouverture. La fin laisse subsister une zone d’indétermination. Bien qu’elle apparaisse beaucoup plus solaire et dans un corps qui semble libre et non plus restreint, Lucia termine le film dans le silence, avalant raisin après raisin au milieu d’un marché vivant. Rien n’est gagné d’avance, l’avenir reste flou, mais moins qu’au départ.
Avec Little Trouble Girls, nous oscillons entre récit initiatique et méditation esthétique sur la naissance de la subjectivité. En associant étroitement voix, corps et sacré, Djukić construit un film où la dimension sensorielle devient le moyen d’une réflexion philosophique sur le désir, la discipline et la formation de soi. Rares sont les premiers longs métrages capables d’articuler avec autant de délicatesse une expérience intime et une recherche formelle aussi affirmée. Au-delà de son sujet, le film rappelle que le cinéma peut encore être un art de la perception — un lieu où les transformations invisibles de l’âme se traduisent par des vibrations du son, des mouvements du corps et des silences partagés.













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