CE CINE PREND LES CARTES ILLIMITEES UGC/MK2 ET LE PASS.
Pour gagner sa vie, Laura accepte un emploi au service de Souria. Installée dans un hôtel particulier du triangle d’or par son amant, un riche prince saoudien, Souria vit dans l’attente de ses visites. Tandis que Laura doit s’adapter à cet univers de luxe démesuré et de surveillance constante, un lien fragile se tisse entre les deux femmes. Mais Laura pressent qu’un danger pèse sur Souria et que cette cage dorée pourrait bien se refermer sur elles deux.
Thriller social, huis-clos, variation contemporaine sur le thème des maîtres et serviteurs, Le Triangle d’or croise les genres avec bonheur. Porté par une actrice époustouflante, Malou Khebizi, le premier long métrage de Hélène Rosselet-Ruiz fait partie des révélations cannoises où il a été présenté en Séance Spéciale.
Quoi de mieux que le milieu du travail pour déborder les bulles relationnelles ou sociales dans lesquels le monde moderne nous enferme, en ligne ou dans la vie réelle ? Pour 250 euros par jour, Laura se déclare totalement disponible, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Elle a besoin de ce job, montre sa motivation et la voilà au service exclusif de Souria, dans un hôtel particulier du 8e arrondissement, au coeur du fameux triangle d’or parisien. Autant dire que Laura change de monde, elle va découvrir, et nous aussi, à travers son expérience, comment vivent les ultras riches mais aussi la face cachée du luxe ostentatoire.
La première bonne idée de mise en scène c’est d’exposer les lieux à travers le prisme des caméras de surveillance, manière de déplacer le regard et d’annoncer que la confiance est une valeur dégradée. Cette idée n’est pas neuve et le cinéma s’est beaucoup nourri des relations complexes entre servantes et maîtresses, pensons pour ne prendre qu’un exemple à l’arrivée de Célestine chez les Lanlaire ou chez les Monteil dans les adaptations respectives du Journal d’une femme de chambre par Jean Renoir et . Ce qui est nouveau ici, c’est l’abandon des conventions bourgeoises, l’hypocrisie d’un paternalisme de façade derrière lequel sont tapies les pires intentions. Laura n’a pas obtenu une place mais seulement un boulot et elle se sait assise sur un siège éjectable. Au moins, de ce point de vue, les choses sont claires.

Livrée à elle-même, Laura apprend en faisant, à être disponible et réactive, à se mouvoir dans les espaces et à adopter un comportement conforme à ce que l’on attend d’elle : ne pas regarder le prince dans les yeux, l’appeler par son titre, ne pas poser de question, être avant tout efficace. Elle est aidée en cela par Emre, le mystérieux majordome et chauffeur au service du patron, qui distille au compte-goutte des clés de compréhension en forme d’avertissements. Hélène Rosselet-Ruiz dit s’être inspirée d’une expérience professionnelle qu’elle traduit ici en galvanisant, pour les besoins de la fiction, le fruit de ses observations.
Si le scénario est par moment un peu trop programmatique – exemplairement, la séquence de la soirée d’anniversaire de la sœur de Laura qui agit à la fois comme une parenthèse et un révélateur de l’évolution du personnage – il est dramatiquement très abouti dans sa cartographie des forces en présence, et de l’évolution, par glissements, des hiérarchies au sein de la maison. Ainsi, la distinction naturelle entre les patrons et les employés est rapidement brouillée. Laura comprend que Souria et le prince ne forment pas un couple légitime. Pour affaires ou pour raisons familiales, les absences du prince sont nombreuses, périodes durant lesquelles Emre confie à Laura un rôle de surveillante générale, dépassement de fonction qui l’embarrasse et la flatte tout à la fois. Entre temps, la jeune femme aura essuyé les humiliations « ordinaires », comme on le dirait d’un racisme, de la part de Souria, intouchable et capricieuse mais elle aura aussi participé, à son corps défendant, à l’étalage de la richesse de ceux qui dépensent sans compter et gaspillent sans le moindre scrupule. Cette vie scandaleusement hors sol provoque chez Laura des réactions de dégoût teintées de fascination.

Le filmascule d’une de ces périodes où les deux femmes sont eules. Révulsée par une énième provocation, Laura décide de partir. Subitement, le rapport de pouvoir entre les deux femmes s’inverse, Souria implorant Laura de ne pas l’abandonner. La détresse exprimée émeut Laura alors retenue non plus par la nécessité de gagner sa croûte mais par un impérieux sentiment de protection. Dès lors, sous les yeux d’Emre, un nouvel ordre s’installe dans la maison, les deux femmes se rapprochent, se dévoilent et se découvrent. La cinéaste qui avait beaucoup joué sur l’opposition des corps, social et physique, tisse un lien de pure sororité, dans sa définition la plus fine ou la moins galvaudée : un élan de solidarité entre femmes qui se reconnaissent et s’entraident pour dépasser le rôle que les mécanismes du patriarcat tend à leur assigner.
Mais la grande réussite du film, c’est d’éviter tout manichéisme. Si le portrait des nouveaux riches issus du Golfe est sans appel, le film prend le temps d’exposer les parcours qui dictent à Souria et Emre leurs raisons d’être et d’avoir. D’abord spectatrice, Laura se retrouve presque malgré elle au centre d’un jeu qu’elle tente de bouleverser mais dont les règles la dépasse. Beau personnage que Malou Khebizi incarne avec une présence assez phénoménale. La révélation de Diamant brut, semble toujours sur la corde raide entre certitudes morales et improvisations constantes. Elle donne l’illusion de lutter contre les courants du film tout en le portant haut. On dit bravo.
29 juillet 2026 – D’Hélène Rosselet-Ruiz
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