Un film peut-il, à force d’être singulier, unique, inclassable, maudit, devenir avec le temps une pierre angulaire essentielle de la cinématographie qui l’a vu naître et l’a longtemps ignoré ? C’est le cas d’Arrebato d’Iván Zulueta, mais nul ne l’aurait parié en 1979 (ni avant une salvatrice édition DVD dans les années 2000). Zulueta est alors un artiste connu dans le milieu underground principalement pour ses excellents courts expérimentaux, et sa seule et ovniesque incursion dans le long métrage (le très amusant et contreculturel Un, dos, tres… al escondite inglés, 1969, inspiré de son passage par la télévision en tant que réalisateur d’« El último grito », émission consacrée à la pop culture en pleine Espagne franquiste) ne l’avait pas rapproché d’un quelconque establishment. Fruit de son désir d’une expérience plus cadrée, scénarisée, produite, Arrebato ne changera pas non plus son statut. Une réputation de film culte naît très tôt, et l’influence avouée sur Almodóvar (dont Zulueta signera les affiches dans les années 1980 et qui prête ici sa voix à un personnage féminin) le situe dans le paysage culturel d’une Movida alors en pleine apogée. Il ne dialogue cependant pas véritablement avec les films d’Almodóvar, malgré d’évidents liens de surface : jeunesse, drogue, milieu alternatif, casting (
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L’histoire liant José (Poncela, acteur fascinant), Ana (Roth) et Pedro (interprété par le performer et collaborateur de longue date de Zulueta, Will More) est trop intime et euphorique, trop folle et innocente, s’infiltrant jusqu’aux profondeurs de leurs consciences, pour pouvoir rayonner : la lumière d’Arrebato est si pure qu’elle aveugle. José est un cinéaste bis, chez qui Ana, actrice dans ses films, s’incruste à nouveau alors que leur histoire semblait consumée, dévitalisée par l’addiction. José reçoit alors une enveloppe contenant un film, un enregistrement sonore et une clef envoyés par Pedro, être ténébreux et faustien qui entretient un rapport obsessionnel et enfantin avec sa caméra. Surtout, les drogues dédoublent radicalement sa personnalité, ce que Will More réussit à traduire de façon impressionnante avec une économie de détails (en se recoiffant à peine, en ôtant son manteau, en changeant sa voix).
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C’est évidemment l’héroïne qui relie ces trois personnages, mais Zulueta cherche là une forme de transsubstantiation maudite de soi qui dépasse tout enjeu social, voire physique. D’ailleurs, leur entourage semble plus hors sol et déjanté qu’eux (mention spéciale à la mère de Pedro, seul personnage qui ne se drogue pas : une campagnarde aux apparitions presque dadaïstes). La voix off constituée par la cassette de Pedro enveloppe le film d’une poétique aussi simple qu’inventive, racontant sa mystérieuse obsession tout en décrivant ce que tous les trois cherchent dans la drogue, outre l’évidente autodestruction : un sentiment d’ahurissement et de contemplation, tel l’enfant fasciné par le moindre objet.
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C’est d’ailleurs une possible traduction parmi d’autres de ce mot étrange, « arrebato » : fascination, transe, emportement, extase, possession… José et Pedro cherchent dans le monde, et l’un dans l’autre, une forme de dévoration constante qui s’avère être le lien qui les rattache à la caméra. Passer de filmeur à filmé (« Je n’aime pas le cinéma, c’est le cinéma qui m’aime », dit José) sera l’accomplissement d’une vampirisation sublime. Le film sera de plus en plus subjugué par le spectre de l’outil chamanique qui l’a rendu possible (la caméra), racontant aussi au passage le propre rapport de Zulueta aux images. Un seul photogramme rouge dans la captation d’un dormeur sur une pellicule Super 8 devient l’accomplissement de la promesse fantastique d’un film dont la nature ultime est de s’autodévorer. Avec une forme de quotidienneté étonnante, d’humour constant, loin de tout fétichisme glauque, Arrebato finit par absorber cette lumière à la fois sinistre et divine, monomaniaque et extatique, et profondément espagnole, qui irradia jadis Thérèse d’Avila ou Don Quichotte, filtrée ici par une seringue et par une caméra.
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