Âgé de quatorze ans, Otto adresse une lettre de suicide à sa famille et à ses camarades de classe, mais rate sa tentative. Trop honteux pour rentrer chez lui, il se cache. La nuit tombée, il hante les rues de la ville, comme un fantôme, jusqu’à ce qu’une fille de son lycée, Léna, le reconnaisse.
Présenté en clôture de la Semaine de la Critique 2026, Adieu monde cruel conclut de fort belle manière la sélection cannoise parallèle qui, comme chaque année, a offert un coup de projecteur sur des premières oeuvres, célébrant ainsi ce cinéma de la jeunesse, fragile et audacieux, souvent sensible aux états intérieurs et aux dérives mélancoliques. Pour son premier long métrage, Félix de Givry — apparu à l’écran chez Olivier Assayas ou Hazanavicius — signe un film séduisant traversé par les spectres du cinéma français romantique et adolescent.
Le récit suit Otto, un collégien victime de harcèlement, qui a décidé d’en finir. Par la poste, il prévient ses camarades et ses proches de son suicide imminent. Mais son passage à l’acte échoue et le voilà contraint à errer dans la ville, incapable de rentrer chez lui, honteux d’avoir échoué autant que de devoir continuer à vivre. Malgré cette prémisse vertigineuse, Félix de Givry ne compose pas un drame psychologique mais plutôt une dérive émotionnelle suspendue, où l’adolescence apparaît comme un état spectral, à un âge où l’on flotte encore entre enfance et disparition de soi.
Ce qui charme avant tout dans Adieu monde cruel, c’est la cohérence de son geste esthétique. Tourné en Super 16, le film enveloppe ses personnages dans une matière granuleuse, légèrement irréelle, qui transforme la ville nocturne en espace mental. Les rues désertes, les halos lumineux, les chambres désuètes traversées d’ombres semblent appartenir à un temps indéfini, quelque part entre les années 1980 et aujourd’hui. Cette sensation d’intemporalité irrigue tout le film, Félix de Givry ne cherche jamais le réalisme pur mais une forme de fable mélancolique où chaque nouvelle scène paraît chargée d’un mystère adolescent.

La musique et la voix-off participent pleinement de cette tonalité assumée. Très présente, parfois presque littéraire dans sa manière d’accompagner les images, la narration intérieure pourrait désarçonner par son romantisme frontal. Pourtant, elle finit par devenir l’essence du film, comme le journal intime d’un garçon esseulé tentant désespérément de mettre des mots sur son vertige existentiel. Là où beaucoup de récits contemporains sur l’adolescence privilégient le naturalisme ou l’ironie, Adieu monde cruel assume une sincérité presque démodée.
Comment résister à la vulnérabilité taiseuse de Milo Machado-Graner, dont le visage mutique semble absorber toute la tristesse du film sans jamais basculer dans le pathos, et à la délicatesse presque flottante de sa partenaire Jane Beever, qui injecte candeur et tendresse à cette fiction spleenesque ? Dans un paysage cinématographique souvent dominé par le cynisme ou l’hyperréalisme social, Adieu monde cruel touche précisément parce qu’il ose encore croire en la beauté des errances adolescentes, à la poésie des solitudes nocturnes, et qu’il existe peut-être même une possibilité de réenchanter le désespoir sans le nier.
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